Après 28 ans de marche autour du monde, Karl Bushby fait escale à Tournai avant le dernier défi
Parti du Chili en 1998 avec une idée aussi simple que folle — rentrer chez lui en Angleterre sans utiliser le moindre moyen de transport pour avancer — Karl Bushby touche aujourd’hui au but. À quelques centaines de kilomètres de Hull, l’aventurier britannique a fait une halte inattendue à Tournai. Une parenthèse belge avant les derniers pas de son « Expédition Goliath », qui devrait s’achever cet automne.
Il y a des voyageurs qui traversent une ville sans vraiment la voir. Et puis il y a Karl Bushby. Après près de trois décennies passées à parcourir la planète, l'aventurier britannique est arrivé à Tournai avec une étrange proximité avec le monde : celle d'un homme qui a passé la moitié de sa vie sur les routes.
Il est arrivé la veille de notre rencontre. Tournai n'était d'ailleurs pas prévue dans son itinéraire. Quelques démarches administratives l'ont contraint à y faire escale. Mais après avoir traversé des jungles, des déserts, des zones de guerre, des frontières fermées et des étendues glacées, quelques heures dans la cité des Cinq Clochers ressemblent presque à une pause.
" C'est toujours agréable d'avoir l'occasion de s'arrêter simplement et de profiter de l'atmosphère du lieu ", sourit-il.
Dans les rues tournaisiennes, Karl découvre aussi une ville en pleine effervescence. Les couleurs, les traditions, l'architecture attirent son regard. Après 28 ans à avancer, il prend le temps de regarder autour de lui. " L'architecture est fantastique. "
Une ligne tracée sur une carte devenue une vie entière
Pour comprendre pourquoi cet homme de 57 ans se trouve aujourd'hui à Tournai avec près de 49.000 kilomètres derrière lui, il faut remonter à 1998.
Ancien parachutiste de l'armée britannique, Karl Bushby imagine son expédition alors qu'il échange avec ses camarades sur les limites de l'endurance humaine. Des lignes sont tracées sur des cartes. Elles s'allongent. Jusqu'à former un itinéraire improbable reliant le Royaume-Uni à l'extrême sud de l'Amérique du Sud, en passant par l'Asie et le détroit de Béring.
Le 1er novembre 1998, il quitte Punta Arenas, au Chili. Son objectif : rentrer à Hull, sa ville natale, à pied. Depuis, le principe n'a pas changé. Deux règles, simples en apparence : aucun moyen de transport pour progresser et aucun retour à la maison avant d'avoir atteint son objectif à pied.
" Nous avions besoin de règles simples. La première, c'est que je ne peux utiliser aucun moyen de transport pour progresser. La deuxième, c'est que je ne peux pas rentrer chez moi avant d'être arrivé à pied. "
Des règles qui ont transformé un voyage qui devait initialement durer quelques années en une aventure de 28 ans.
La crise financière, les restrictions de visas, les conflits, la pandémie ou encore les frontières fermées ont régulièrement interrompu sa progression. Certaines pauses ont duré des années. Au total, Karl estime n'avoir réellement marché qu'environ quinze ans sur ces 28 années.
Du Darién au détroit de Béring, puis la mer Caspienne
Son itinéraire ressemble davantage à un scénario d'aventure qu'à un voyage classique.
En Amérique centrale, il traverse notamment le Darién Gap, cette immense jungle entre la Colombie et le Panama. Quelques années plus tard, en 2006, il franchit à pied le détroit de Béring sur la glace, reliant ainsi l'Amérique à la Sibérie. En 2024, autre défi hors norme : pour poursuivre son itinéraire sans prendre de transport, il nage sur près de 300 kilomètres à travers la mer Caspienne.
Mais lorsqu'on lui demande quelle rencontre ou quelle anecdote l'a le plus marqué, Karl ne parle pas uniquement d'exploits.
Il évoque aussi les personnes rencontrées en chemin, les histoires d'amour, les séparations, les chagrins et les années qui passent.
" Cela a simplement été une quantité absolument démesurée d'aventures, dont nous n'avons pas le temps de parler. "
À Tournai, une dernière parenthèse avant la Manche
Aujourd'hui, pourtant, le retour n'est plus une idée abstraite. Il est devenu une échéance.
Depuis Tournai, Karl estime être à environ 600 kilomètres de la maison de sa mère, celle qu'il a quittée en 1998. Mais avant de retrouver Hull, il lui reste encore un obstacle à la hauteur de son aventure : la Manche.
Après avoir vu son projet de traversée du tunnel sous la Manche refusé pour des raisons de sécurité et d'exploitation, Karl a obtenu l'autorisation des autorités françaises pour envisager une traversée à la nage. Il espère se jeter à l'eau autour du 1er octobre, en fonction des marées et de la météo.
Une fois l'eau franchie, il lui restera encore les derniers kilomètres à parcourir à pied jusqu'à Hull.
Et cette perspective lui fait autant envie qu'elle l'inquiète.
" C'est effrayant. C'est un peu intimidant. Ma raison de vivre, mon but dans la vie, est sur le point de s'arrêter brutalement. " Après 28 ans, le plus difficile ne sera peut-être donc pas seulement de rentrer. Il faudra aussi apprendre à ne plus partir.
À Tournai, son passage n'aura finalement été qu'une parenthèse de quelques heures. Une ville belge sur une ligne qui traverse quatre continents et près de trois décennies d'histoire.
Pour la première fois depuis longtemps, Karl Bushby ne semble pourtant plus regarder très loin devant lui.
O.W.