Place publique : face aux inondations, la Wallonie picarde s’adapte, mais la bataille est loin d’être gagnée
Une émission réalisée en direct de l'Hôpital Notre-Dame à la Rose de Lessines.
Les inondations ne sont plus des événements exceptionnels en Wallonie picarde. Elles sont devenues une préoccupation permanente pour les communes, les services publics, les experts et surtout pour les habitants qui vivent avec la peur de voir l'eau revenir du jour au lendemain. C'est le principal enseignement du dernier numéro de Place publique, consacré à la lutte contre les inondations.
Durant plus d'une heure, élus locaux, climatologues, techniciens, représentants du Contrat de rivière, de la Province, d'Ipalle, du monde agricole et riverains ont dressé un constat lucide : beaucoup de choses ont été réalisées ces dernières années, mais les défis restent immenses face à l'accélération du changement climatique.
Des épisodes plus fréquents et plus violents
Le débat a d'abord rappelé une réalité largement partagée : les épisodes météorologiques extrêmes se multiplient.
Pour Nicolas Ghilain, climatologue, le lien entre réchauffement climatique et inondations est aujourd'hui clairement établi. Les projections montrent qu'à chaque degré supplémentaire de réchauffement planétaire, les précipitations intenses augmentent d'environ 7 %. Or, la planète s'est déjà réchauffée d'environ 1,5 °C depuis l'ère préindustrielle et les scénarios évoquent jusqu'à 3 °C supplémentaires d'ici la fin du siècle.
Conséquence directe : des pluies plus intenses et des événements extrêmes qui reviennent plus souvent. Les fameuses " périodes de retour " diminuent. Autrement dit, ce qui était considéré autrefois comme une pluie exceptionnelle susceptible de survenir tous les vingt ans pourrait devenir beaucoup plus fréquent dans les décennies à venir.
Les inondations catastrophiques de juillet 2021 ont été citées à plusieurs reprises comme illustration de cette nouvelle réalité climatique. En trois jours, certaines régions avaient reçu l'équivalent de trois mois de précipitations.
Le risque zéro n'existe pas
C'est probablement la phrase qui est revenue le plus souvent au cours de l'émission.
Tous les intervenants l'ont répété : malgré les investissements réalisés, aucune infrastructure ne permettra d'éliminer totalement le risque d'inondation. La nature conservera toujours une part d'imprévisibilité.
Les experts insistent néanmoins sur un point essentiel : si le risque zéro est impossible, il est possible de réduire fortement la fréquence et l'ampleur des dégâts grâce à une combinaison de mesures.
Cette approche repose sur une idée simple : il n'existe pas de solution miracle. Les bassins d'orage, les zones d'immersion temporaire, les fascines, les aménagements de cours d'eau, l'entretien des fossés ou encore les dispositifs de protection des habitations doivent être combinés pour être efficaces.
Des communes de plus en plus actives
Les bourgmestres et échevins présents ont détaillé les nombreuses actions déjà menées sur le terrain.
À Lessines notamment, plusieurs zones d'immersion temporaire ont été créées et la commune a décidé depuis plusieurs années de ne plus autoriser certaines constructions en zones inondables. Les autorités locales s'appuient désormais sur les cartographies de risque élaborées par la Région wallonne pour orienter les décisions urbanistiques.
A Tournai, plusieurs chantiers sont en cours ou récemment réalisés afin d'améliorer l'écoulement des eaux et limiter les débordements.
Les élus reconnaissent toutefois que les procédures sont souvent longues, notamment lorsqu'il faut acquérir des terrains privés pour créer des zones de rétention d'eau.
Les responsables politiques soulignent également l'importance du travail quotidien : entretien des avaloirs, curage des fossés, surveillance des cours d'eau et coordination avec les autres acteurs publics.
La Province, un acteur incontournable
La Province de Hainaut joue un rôle majeur dans la lutte contre les inondations.
À travers le plan NAQIA, elle développe depuis plus de quinze ans une stratégie basée sur une meilleure compréhension du fonctionnement des cours d'eau et des bassins versants.
Un bilan a été présenté durant l'émission :
- 85 millions d'euros investis ;
- 32 ouvrages opérationnels dans le Hainaut ;
- dont 23 en Wallonie picarde.
Ces ouvrages comprennent notamment des zones d'expansion de crue destinées à stocker temporairement l'eau avant qu'elle n'atteigne les zones habitées. Le principe consiste à retenir l'eau en amont et à favoriser ensuite son évacuation progressive vers les cours d'eau principaux.
Plusieurs élus ont d'ailleurs exprimé leurs inquiétudes face aux projets de réforme institutionnelle qui pourraient réduire le rôle des provinces, estimant que leur expertise technique est aujourd'hui indispensable.
Une gestion qui dépasse largement les frontières communales
Un autre message fort de l'émission concerne la nécessité de travailler à l'échelle des bassins versants.
Les experts rappellent que l'endroit où l'eau provoque des dégâts n'est pas forcément celui où le problème naît. Une décision prise en amont peut avoir des conséquences importantes plusieurs kilomètres plus bas.
C'est précisément pour cette raison que les Contrats de rivière jouent un rôle essentiel. Ils permettent de coordonner les actions entre communes, provinces, Région wallonne, associations, agriculteurs et riverains.
Cette approche est particulièrement importante dans des territoires comme la Wallonie picarde où certains bassins versants dépassent même la frontière franco-belge.
La mémoire du risque s'efface vite
Paradoxalement, alors que les inondations sont de plus en plus médiatisées, les spécialistes constatent que la mémoire du risque disparaît rapidement.
Les équipes du Contrat de rivière expliquent que les demandes de diagnostics de protection des habitations diminuent dès que plusieurs années passent sans événement majeur. Puis, après chaque épisode orageux important, les sollicitations explosent à nouveau.
Pour les experts, cette amnésie collective constitue un problème. Beaucoup de citoyens pensent que les travaux réalisés suffiront à les protéger définitivement, alors que les risques continuent d'évoluer sous l'effet du changement climatique.
Les habitants restent marqués par les catastrophes
Les témoignages diffusés pendant l'émission ont rappelé la dimension humaine du phénomène.
Des habitants racontent avoir vu l'eau monter en quelques minutes seulement, parfois jusqu'à plus d'un mètre dans leur habitation. Des caves, des commerces, des exploitations agricoles et des maisons entières ont été dévastés.
Au-delà des dégâts matériels, plusieurs intervenants ont insisté sur le traumatisme psychologique. Pour les sinistrés, chaque alerte météo devient une source d'angoisse. Beaucoup surveillent désormais les prévisions météorologiques avec appréhension dès que des orages sont annoncés.
Les riverains ont aussi leur rôle à jouer
L'émission a insisté sur la responsabilité individuelle.
Les experts rappellent que les pouvoirs publics ne peuvent pas tout faire seuls. Chaque propriétaire peut contribuer à limiter les risques :
- en stockant davantage l'eau de pluie ;
- en favorisant son infiltration dans le sol ;
- en évitant de renvoyer l'eau vers les propriétés voisines ;
- en signalant rapidement les fossés ou avaloirs obstrués ;
- en protégeant son habitation grâce à des aménagements adaptés.
Le Contrat de rivière a d'ailleurs développé un guide d'autodiagnostic permettant aux habitants d'évaluer eux-mêmes la vulnérabilité de leur logement face aux inondations.
L'agriculture au coeur du débat
La troisième partie de l'émission s'est concentrée sur les inondations par ruissellement, particulièrement fréquentes dans les zones rurales.
Les agriculteurs sont souvent montrés du doigt lors de coulées de boue ou d'écoulements provenant des champs. Pourtant, les intervenants ont plaidé pour une approche plus nuancée.
Les représentants du monde agricole rappellent qu'ils ont eux-mêmes intérêt à conserver leurs terres fertiles et à limiter l'érosion. Plusieurs pratiques ont été citées :
- couverture hivernale des sols ;
- limitation du labour ;
- bandes enherbées ;
- fascines ;
- techniques de conservation des sols.
Tous reconnaissent toutefois que ces mesures ont un coût et nécessitent un accompagnement financier.
Repenser l'urbanisme
Par ailleurs, la gestion de l'eau doit désormais devenir un principe fondamental de l'aménagement du territoire.
L'idée dominante est simple : l'eau doit être retenue le plus longtemps possible là où elle tombe. Chaque nouvelle construction devrait intégrer cette logique en favorisant l'infiltration et le stockage local plutôt que l'évacuation rapide vers les égouts.
Cette réflexion concerne également les villes. À Bruxelles comme ailleurs, les urbanistes cherchent aujourd'hui à désimperméabiliser les sols et à redonner de l'espace à l'eau grâce à des aménagements paysagers qui remplissent à la fois une fonction hydraulique, écologique et récréative.
Même les assurances s'inquiètent
Un autre signal fort est venu du secteur des assurances.
Les compagnies considèrent désormais les catastrophes naturelles comme l'un des principaux risques émergents. Les inondations deviennent tellement fréquentes qu'elles pourraient remettre en question certains modèles assurantiels à long terme.
Face à cette évolution, les assureurs cherchent eux aussi à investir davantage dans la prévention plutôt que dans la seule indemnisation après sinistre.
Une conclusion claire : apprendre à vivre avec l'eau
Au terme de l'émission, un consensus s'est dégagé.
La Wallonie picarde ne pourra pas empêcher toutes les inondations. En revanche, elle peut considérablement réduire leurs conséquences grâce à une action coordonnée entre citoyens, agriculteurs, communes, Province, Région wallonne et experts.
L'enjeu n'est plus seulement de lutter contre l'eau, mais d'apprendre à lui redonner de la place. Préserver les zones humides, protéger les plaines inondables, ralentir le ruissellement et mieux intégrer l'eau dans l'aménagement du territoire apparaissent aujourd'hui comme les piliers de cette stratégie.
La conclusion formulée par plusieurs intervenants résume finalement l'esprit de l'émission : les inondations ne disparaîtront pas, mais en anticipant mieux, en coopérant davantage et en adaptant progressivement nos territoires, il est possible d'en limiter fortement l'impact.
J.C.