25 tentatives de suicide en une année à la prison de Tournai
La commission de surveillance de la prison de Tournai s'est penchée sur la santé mentale des détenus.
L'an dernier, il a été demandé aux commissions de surveillance des prisons belges de mettre le focus sur la santé mentale en milieu carcéral. Suite à de multiples rencontres informelles avec le personnel de surveillance et d'encadrement, mais, surtout avec le psychiatre et les infirmiers, la commission de surveillance de la prison de Tournai a rédigé une note.
Avec 269 détenus pour une capacité théorique de 175 places, la prison de Tournai a battu de tristes records de surpopulation fin 2025. "Le 29 décembre, on comptait 31 matelas au sol, c'est-à-dire que 31 détenus dormaient à même le sol dans une cellule exiguë de 9 mètres carrés déjà occupée par deux autres détenus, bien souvent 23h sur 24. De telles situations ont bien évidemment un impact sur la santé mentale des détenus", indique la commission de surveillance.
La note de la commission de surveillance
Le psychiatre : " 10 à 15% d'entrants en réelle difficulté "
Le psychiatre affecté à la prison de Tournai y passe environ tous les 15 jours. Eu égard au nombre de détenus qu'il estime en détresse psychologique ou psychiatrique, l'offre est tout à fait insatisfaisante : une centaine de détenus sont régulièrement en attente d'un rendez-vous... Le psychiatre décrit ses interventions comme une "deuxième ligne", après les généralistes, quand la crise est ingérable et qu'il y a urgence ou vrai danger.
Selon le psychiatre, on peut estimer à 10% ou 15% le nombre de personnes entrantes en prison à connaître de réelles difficultés psychiatriques. Seul un tout petit nombre de ces personnes peut être considéré comme " stabilisé ", en dépit de signes évidents de déficience psychologique ou mentale.
Le psychiatre souligne les difficultés, lors de sa consultation, liées principalement aux mouvements dans la prison, vers le préau par exemple, qui mobilisent un nombre important de gardiens, et alors que le taux d'absentéisme est important. C'est lors de l'une de ces consultations que la CDS a rencontré le psychiatre, pendant 45 minutes, sans qu'aucun détenu ne se présente...
Le psychiatre estime que la prescription de médicaments psychotropes (anti-dépresseurs, anxiolytiques, somnifères, substituts aux drogues dures) représente 85 à 95 % de la prescription totale des médicaments en prison. Le psychiatre décrit aussi la consommation massive de cannabis, la dépendance forte chez les détenus migrants aux drogues dures. Environ 10% des détenus suivent un traitement de substitution aux drogues dures (méthadone, subutex ou suboxone). Pour ces produits, les infirmiers proposent aux détenus une évaluation hebdomadaire.
Les questions liées à la sexualité en prison sont tout à fait "tabou" tant chez les détenus, les soignants et le personnel de surveillance. Ces questions sont source de harcèlement, voire de violences graves entre détenus.
La question de la santé mentale des détenus étrangers qui ne maîtrisent pas du tout le français est particulièrement problématique. L'isolement profond de ceux-ci est gravissime et l'approche clinique est très compliquée.
Le service infirmier : " On gère surtout les moments de crise "
Le service infirmier (deux statutaires) décrit l'essentiel de son travail à propos de la santé mentale comme la gestion de moments de crise: choc carcéral, entrée en détention, incertitude pour les prévenus en attente parfois très longue d'un jugement, condamnation, fond de peine, difficultés avec la famille, retours de congé, fouilles systématiques après des visites familiales etc.
Selon les infirmiers, ces moments de crise sont gérés à travers une médication assez lourde sans réel projet de soins à long terme. La prise des médicaments eux-mêmes pose problème : il y a contrôle par le personnel de surveillance - si et seulement si - soupçon de trafic.
Un entretien médical est proposé pour chaque entrant en prison (dans les 24 h), mais sans aucun dépistage ou test particulier, en vue d'un éventuel diagnostic sur la santé mentale.
Selon les infirmiers, les délais importants avant une prise en charge par le psychiatre provoquent des décompensations psychiques : en une année, 25 tentatives de suicide, un suicide par pendaison en ce début de mois de septembre 2025 et une vingtaine de cas d'automutilation depuis le début de l'année. Suite au dernier suicide, un plan d'accompagnement a été proposé aux codétenus, au personnel et à toute personne qui le demande. Un organisme comme "Pass dans l'Impasse" est sollicité pour ce genre d'événement.
A Tournai, le recours principal après une tentative de suicide est la mise en cellule d'isolement, seule la sécurisation du détenu étant envisagée, ceci faute de toute autre alternative, l'hospitalisation par exemple. Cela alors qu'un important hôpital psychiatrique, " Les Marronniers ", débordé lui aussi, se trouve à quelques centaines de mètres de la prison, celle-ci étant dépourvue d'annexe psychiatrique, contrairement à d'autres établissements pénitentiaires...
Les intervenants extérieurs : une offre appréciée mais insuffisante
Des intervenants extérieurs rencontrent quelques détenus à leur demande, en matière de santé mentale et de toxicomanie, offre appréciée positivement par le staff médical mais quantitativement nettement insuffisante: Service psychosocial de la prison de Tournai (d'abord et très fréquemment), Service d'aide aux détenus, Relais Santé (infirmiers de rue), Citadelle (assuétudes), Centre de santé mentale de Tournai (une psychologue deux heures par semaine)...
Le personnel de surveillance pas formé aux questions de santé mentale
Le personnel de surveillance, selon lequel de nombreux détenus n'auraient pas leur place en prison mais dans un hôpital psychiatrique, fait généralement de son mieux, mais sans formation. La journée de formation organisée par l'administration pénitentiaire, centrée sur la santé mentale et destinée aux agents de surveillance a été supprimée, mais sera peut-être bientôt de retour. En outre, l'assistante sociale qui avait été engagée pour un travail spécifique de lien entre les détenus et le service médical n'a pas vu son contrat renouvelé.
Conclusions
Ce que réclament les intervenants rencontrés à l'occasion de cette note, c'est la nécessité absolue de renforcer les équipes médicales et paramédicales en prison, avec des personnels davantage formés à la psychopathologie: à Tournai, il faut au moins un deuxième psychiatre, deux infirmiers en plus et davantage de médecins généralistes (trois actuellement, dont un à temps partiel). " Il faut des personnes humaines pour soigner des personnes humaines " nous dit-on en résumé. Mais les nombreux rappels à la norme sanitaire et les condamnations de l'Etat belge n'ont rien modifié jusqu'à présent alors que tous les spécialistes de la santé mentale en prison indiquent que les détenus souffrant de troubles du comportement devraient bénéficier d'une approche ciblée.
Ce que le staff médical regrette aussi, c'est l'absence de soins tant par psychothérapie que par médication chez les détenus classés "moeurs" ainsi que la faiblesse du protocole après une tentative de suicide: le cachot, le médicament, et puis pas grand-chose d'autre
Le staff médical souligne les effets positifs et évidents sur la santé mentale des détenus de certaines conditions de leur détention: bienfaits des sorties au préau, d'un travail (mais il ne sont qu'un petit 40 à en bénéficier), des activités en tous genres, des visites familiales, etc. A contrario, les sanctions disciplinaires (mises au cachot, isolement en cellule, perte de travail) nécessitent de la part du staff médical des interventions régulières, y compris de type contentions chimiques.
Pour terminer, quelques questions fondamentales se posent: les détenus incarcérés rentrent-ils en prison avec des symptômes psychiques et déjà des troubles du comportement ? la prison est-elle l'amplificateur de ces symptômes ? ou bien le monde carcéral est-il lui-même un créateur de troubles psychopathologiques ? Ce qui est certain, c'est qu'il faudrait une réelle prise en charge des détenus, de leurs assuétudes et de leurs pathologies, lesquelles mènent à la violence, aux attitudes suicidaires... Une prise en charge facilitant un tant soit peu une future réinsertion.
J.C.